LA VIE INVISIBLE D'EURIDICE GUSMAO

De Karim Aïnouz
Avec Carol Duarte, Julia Stockler, Gregório Duvivier
 
Rio de Janeiro, 1950. Euridice, 18 ans, et Guida, 20 ans, sont deux soeurs inséparables. Elles vivent chez leurs parents et rêvent, l’une d’une carrière de pianiste, l’autre du grand amour. A cause de leur père, les deux soeurs vont devoir construire leurs vies l’une sans l’autre. Séparées, elles prendront en main leur destin, sans jamais renoncer à se retrouver. Pour son septième long-métrage, le réalisateur brésilien Karim Aïnouz raconte l’histoire extraordinaire de deux sœurs séparées à leur entrée dans l’âge adulte, ayant vécu toute leur vie dans la même ville sans jamais parvenir à se retrouver.
Tiré d’un roman de Martha Batalha paru sous le titre Les Mille Talents d’Euridice Gusmão, l’argument romanesque, entrecroisant deux destinées contrariées dans le Brésil des années 1950, révèle aussi un double fond, dans sa mise au jour d’une certaine logique de domination, à savoir la mainmise du patriarcat sur la vie des femmes à une époque où celles-ci ne s’appartenaient pas complètement. Ainsi le film s’inscrit-il dans une perspective générationnelle, se penchant vers les aïeules de la société brésilienne, ces dames d’un âge vénérable qui ont connu l’amour et construit leur sexualité en un autre temps, celui d’avant la libération sexuelle et les avancées des droits des femmes.
Tout à fait sincère et déchirant, La vie invisible d’Eurídice Gusmão est une grande fresque mélodramatique pleine de performances brillantes, d’émotions passionnantes et de nuances subtiles. Mêlant classicisme et esprit novateur, Karim Aïnouz nous offre un merveilleux mélodrame pour ce 21ème siècle, une histoire élégante et émouvante sur deux femmes qui luttent pour construire leurs vies.

LA VÉRITÉ

 

De Hirokazu Kore-eda
Avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche...
 
Fabienne, icône du cinéma, est la mère de Lumir, scénariste. La publication de ses mémoires ramène sa fille et sa famille des Etats-Unis dans la maison familiale parisienne. Mais les retrouvailles vont vite tourner à la confrontation : vérités cachées, rancunes inavouées, amours impossibles se révèlent sous le regard intrigué des hommes. Or, Fabienne est actuellement en plein tournage d’un film de science-fiction où elle incarne la fille âgée d’une mère éternellement jeune. Réalité et fiction se confondent alors, obligeant mère et fille à se retrouver...

Kore-eda est un cinéaste qui interroge inlassablement les mêmes problématiques. Son obsession pour les familles, plus ou moins dysfonctionnelles, leurs constructions, et leurs dissymétries, sont encore à l’œuvre dans La vérité. Lumir est une scénariste française qui vit à New-York. On comprend rapidement que cela sonne à la fois comme une émancipation et un exil vis à vis de la présence envahissante et dévorante de sa mère, incarnée par Catherine Deneuve, parfaite pour un rôle qui, s’il ne lui ressemble pas exactement, avait besoin d’une icône ayant traversé et survécu à plusieurs décennies de cinéma. Les deux femmes sont d’emblée positionnées dans un affrontement qui fait ressentir le poids des traumatismes et des reproches dans une relation mère/fille plus que compliquée....Le génie d’Hirokazu Kore-eda est de pousser son dispositif plus loin que cette lutte générationnelle, déjà passionnante, en distillant plan après plan le doute, au cœur de la mémoire...Si le film est rigoureux dans son écriture, il n’oublie jamais d’être un puissant vecteur d’émotions, comme toujours chez le réalisateur japonais, troublant et bouleversant dans les failles qu’il dégage entre ses personnages. La vérité est donc une œuvre complexe, brillante et émouvante, parfait cadeau de fin d’année d’un auteur qui a réussi à transposer son univers hors de ses terres, toujours soucieux de déployer ses obsessions avec une grâce indicible. lebleudumiroir.fr

TRILOGIE HAL HARTLEY

À l’orée des années 1990, voilà presque trente ans, un jeune homme à la voix basse et au regard mélancolique, à peine sorti de ses études de cinéma à New York, est devenu en un éclair la coqueluche du cinéma indépendant américain, le temps d’une poignée de films très remarqués qui imposèrent alors un ton nouveau. Pendant quatre ans (de 1989 à 1992), personne ne fut plus en vue que Hal Hartley, dont le cinéma d’inspiration européenne apparut comme une
petite bulle de déphasage, de détachement, de distinction et de candeur dans un monde d’images toujours plus accélérées et cyniques. Lemonde.fr
The Unbelievable Truth (1989)
Josh Hutton, suite à un séjour en prison pour meurtre, retourne dans son village natal. Il rencontre Audry, toute jeune fille avec laquelle il sympathise. Elle lui propose de travailler pour son père qui tient un garage. Excellent mécanicien, il l’embauche, mais il voit d’un mauvais œil Josh tomber peu a peu sous le charme de sa fille.
Trust Me (1990)
Maria est enceinte mais son petit ami préfère pratiquer le football que de l’aider. Lorsqu'elle apprend à ses parents qu'elle va quitter ses études pour élever seule l'enfant, son père meurt d'une attaque. Sa mère la juge responsable du drame et la chasse, et Maria va faire la connaissance de Matthew, un homme ténébreux qui va la prendre sous son aile.
Simple Men (1992)
Dennis et Bill McCabe sont deux frères totalement différents : si le premier est un étudiant timide, le second est un petit délinquant qui sort d’une relation compliquée ayant juré sa vengeance sur les femmes après que sa petite amie l’a quitté. Dennis propose à Bill de partir à la recherche de leur père, un révolutionnaire disparu une vingtaine d’années auparavant.

SYMPATHIE POUR LE DIABLE

De Guillaume de Fontenay
Avec Niels Schneider, Ella Rumpf, Vincent Rottiers
 
En plein siège de Sarajevo, en 1992, le grand reporter Paul Marchand (décédé en 2009), accompagné d'autres journalistes internationaux sur place, tente de rendre compte de l'horreur dont il est témoin. Le conflit serbo-croate bat son plein, la ville est assiégée depuis un an, les civils sont les premières victimes et les Nations Unies, via leurs Casques bleus, ne  se décident pas à arrêter le massacre. C'est dans ce chaos complexe que la survie s'organise au quotidien.
Dans ce premier long-métrage, Guillaume de Fontenay décrit Paul Marchand comme ambivalent, ambigu, complexe, tout autant repoussé que fasciné par ce qu'il vit, voulant s'en écarter le plus vite possible, mais s'en servant comme carburant. Il faut d'ailleurs saluer l'extraordinaire performance de Niels Schneider, habité par le rôle, totalement méconnaissable, qui tient son personnage et le film du début à la fin, entouré qui plus est par un casting fabuleux et complètement investi dans le projet (Vincent Rottiers et Ella Rumpf en tête)... Sympathie pour le diable en appelle à la responsabilité humaine, à l'importance de sortir de son rôle, de frôler la ligne constamment, d'écouter son instinct et son cœur, quitte à en payer le prix, pour nous rappeler que, dans un camp comme dans l'autre, nous sommes au fond tous les mêmes. Il y est aussi question de cette recherche constante de lumière au milieu de l'horreur, d'adaptation, de la vie qui continue même si on ne sait pas combien de temps elle durera encore, et de résilience.
Sans jamais forcer le trait ou chercher à nous donner une quelconque leçon, Sympathie pour le diable nous met face à notre propre reflet sans jamais tomber dans l'accusation facile : il cherche simplement à nous rappeler qu'au-delà des systèmes, des organisations et des gouvernements, nous sommes avant tout des êtres humains et qu'il faudrait peut-être commencer à se comporter comme tels. ecranlarge.com

GLORIA MUNDI

Un film de Robert Guédiguian

Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Sylvie, son ex-femme, l’a prévenu qu’il était grand-père : leur fille Mathilda vient de donner naissance à une petite Gloria. Le temps a passé, chacun a fait ou refait sa vie... En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout. Quand un coup du sort fait voler en éclat ce fragile équilibre, Daniel, qui n’a plus rien à perdre, va tout tenter pour les aider.
Le nouveau film de Robert Guédiguian brasse beaucoup des thèmes habituels du metteur-en-scène (la solidarité, le sacrifice, les inégalités sociales et les coups durs de la vie) mais le fait avec une plus grande maîtrise et une plus grande nuance dans sa manière de dessiner ses personnages et de les faire évoluer dans cette histoire poignante. Il dépeint aussi avec une grande acuité les problèmes de notre époque (concurrence sauvage entre Uber et taxis, prolifération des boutiques d’occasions où les personnes en situation précaires se font honteusement arnaquer et sont méprisées) et les travers de l’être humain, intemporels car profondément ancrés comme la cupidité, la veulerie ou l’arrivisme...
Le cinéma de Robert Guédiguian est essentiel car il nous permet d’espérer et de continuer à vivre, avec le goût de la dignité et du partage, sans naïveté, sans mièvrerie. Sans jamais occulter la dureté de l’existence et des revers de fortune. Sans refuser d’admettre qu’on perdra peut-être mais que le combat et la façon dont on le mène valent mieux qu’une victoire vulgaire ou aux détriments de ses semblables. Lebleudumiroir.fr

IT MUST BE HEAVEN

De Elia Suleiman
Avec Elia Suleiman, Gael García Bernal, Tarik Kopty
 
Elia Suleiman fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, avant de réaliser que son pays d’origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d’une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l’absurde. Aussi loin qu’il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie. Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi » ?
It Must Be Heaven est une jolie parenthèse poétique d’Elia Suleiman sur l’identité palestinienne. Le cinéaste y incarne un voyageur, doux et quasi muet, qui se balade de ville en ville – Paris, New-York, Nazareth – , observateur de l’impact de sa nationalité sur les autres, du climat, de petits détails et des gens dans les rues et jardins. Avec son apparence de Woody Allen désœuvré, il est souvent drôle face aux différents passants, jeunes, vieux, mannequins ou policiers, toujours décrits dans différentes situations cocasses. On pense beaucoup à la tendresse et l’expression cinématographique de Jacques Tati, où les sons et les dialogues sont à peine perceptibles, mais l’objet d’amusements répétés et sensibles. On gardera longtemps en mémoire cette séquence hilarante, suave et innocente du cinéaste contrarié par un petit moineau qui l’empêche d’écrire sur son clavier d’ordinateur. Ce n’est certes pas grand-chose, mais dans un monde brutal et violent, ces images joyeuses et délicates font l’effet d’une bulle de savon, légère, portée par la brise et qui, lorsqu’elle disparaît sans le moindre bruit, laisse un souvenir d’élégance.
Réjouissant ! bande-a-part.fr

LA CORDILLÈRE DES SONGES

De Patricio Guzman
 

Au Chili, quand le soleil se lève, il a dû gravir des collines, des parois, des sommets avant d’atteindre la dernière pierre des Andes. Dans mon pays, la cordillère est partout mais pour les Chiliens, c’est une terre inconnue. Après être allé au nord pour Nostalgie de la lumière et au sud pour Le bouton de nacre, j’ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l'histoire passée et récente du Chili.
Dans son nouveau poème cinématographique en forme de documentaire, Guzmán utilise la figure des Andes comme ressort métaphorique pour s'interroger sur la raison qui fait que les personnes chargées de veiller sur un pays finissent par être celles-là mêmes qui vont le détruire. Comme le dénonce en voix off le réalisateur pendant le premier tiers du film, "si les Andres représentent 80 % du territoire chilien, elles ont pourtant toujours été ignorées par le gouvernement, ce qui signifie que le Chili néglige de protéger 80% de son sol". Dans cette phrase, Guzmán ne parle pas seulement de la Cordillère. L'auteur du Cas Pinochet compare le désintérêt des dirigeants par rapport à l’impératif de soigner et préserver la beauté de cette merveille naturelle avec l’abandon (puis la torture et l’extermination) de son peuple depuis que emmener le coup d’État militaire de 1973 qui a chassé du pouvoir le président socialiste Salvador Allende.
La voix du documentariste exilé il y a 40 ans décrit en détails les faits survenus pendant sa détention par les autorités, ainsi que sa fuite de son pays avec sa famille après le coup d'État militaire. Le témoignage personnel de Patricio Guzmán n’est toutefois pas le seul qu'on entend dans La Cordillère des songes. Le réalisateur interviewe des artistes, des cinéastes et des enfants d’exilés chiliens, unis entre eux par ce traumatisme partagé, tout en mettant en scène du matériel d’archives filmé par les compagnons qui sont restés au Chili pendant le coup d’État....Cependant, malgré le ton plein de douleur avec lequel s’exprime la voix off de ce poème, La Cordillère des songes est avant tout un appel aux nouvelles générations, pour qu’elles se réveillent et rendent au Chili son enfance et sa joie. cineuropa.org

Joomla templates by a4joomla